Le français d’hier et celui d’aujourd’hui
La problématique du colloque de 2025 d’Initiales interrogeait d’éventuelles nouvelles modalités d’apprentissage de la langue du fait du recours croissant aux intelligences artificielles et des avancées des neurosciences. Malgré des interventions savantes et des témoignages nombreux, la réponse définitive est encore à venir compte tenu de la relative nouveauté de ces approches. Il convient en effet de laisser du temps au temps, d’observer les évolutions à venir dans ces domaines et de laisser les apprenants et les praticiens expérimenter de nouvelles façons de faire et d’apprendre. La question reste donc entière : apprendra-t-on différemment une langue demain du fait du recours à cette intelligence artificielle ou à une meilleure connaissance des fonctionnements cognitifs ? Ou bien cependant, l’apprentissage d’une langue sera toujours aussi mobilisateur de volonté et d’effort en lien direct avec la personnalité, les dispositions, la motivation et les environnements sociaux, culturels et économiques des apprenants ?
Le colloque débuta par un rappel des chiffres, l’enquête de l’INSEE de 2022, publié en 2024 .
Les résultats de celle-ci ne décomptent plus que 4% de personne en situation d’illettrisme, soit 1,4 million. Mais le mode comptage dans le protocole d’étude est différent de celui de 2012, et de nombreux segments de la population n’ont pas été intégrés comme les 16-18 ans, les plus de 65, les sans domicile fixe, les gens du voyage ou encore les hommes et les femmes sous-main de justice. Ce qui conduit à relativiser à la hausse le nombre de personnes connaissant des difficultés importantes dans la maîtrise de la langue écrite et qui pourrait laisser penser que la situation de l’illettrisme en France n’a pas beaucoup évoluée au cours des vingt dernières années. Une prochaine enquête, si elle a lieu, permettra peut-être de tirer cette question au clair.
Des pistes pour les apprentissages de la langue
Sans revenir sur l’ensemble des propos des intervenant-e-s figurant dans les textes présentés dans ces actes, je me limiterai à mettre en évidence quelques points qui me sont apparus comme faisant consensus. L’importance de l’erreur qui n’est pas un échec dans les processus d’apprentissage, a été souligné à plusieurs reprises et qu’elle est aussi souvent, après analyse, un outil pour comprendre. L’intervention sur la neuroéducation, nous a rappelé qu’au-delà de l’apport des machines, l’apprentissage impliquait que les personnes mobilisent leur mémoire, leur attention, leur implication, leur métacognition (retour sur les apprentissages), etc., j’ajouterai leur corps et leur personnalité tout entière. Au-delà, l’apprentissage est un phénomène complexe qui nécessite le recours à toutes les ressources du cerveau, à toutes les formes d’intelligences, à nos deux hémisphères cérébraux et à l’ensemble de nos cinq sens. Il a été réaffirmé que l’oubli des connaissances était normal et inévitable et que seule la réitération des savoirs (réflexivité) permettait de les stabiliser, les mémoriser et à terme de les utiliser. L’intervenante a aussi insisté sur la plasticité du cerveau constaté par les neuroscientifiques, qui permet d’apprendre tout au long de la vie et qui confirme les possibilités d’éducabilité cognitive depuis longtemps mises au jour par les auteurs et les théoriciens des sciences de l’éducation. Au-delà de ces règles générales du fonctionnement du système cognitif, il fut remarqué que chaque individu du fait de sa culture, sa personnalité, son parcours expérientiel, voire de sa corporalité avait (probablement) des formes singulières dans ses manières d’apprendre.
Au demeurant, malgré les avancées sur le fonctionnement du cerveau en matière d’apprentissage, il fut souligné les difficultés du passage « du labo à la classe » qui nécessitent une formation accrue à l’avenir des formateurs et des enseignants dans le domaine des neurosciences comme dans celui de l’usage des intelligences artificielles.
Intelligence artificielle dont on nous a présenté à la fois les définitions, les formes et les usages potentiels. Cette seconde intervention a permis de comprendre combien était essentielle la formulation de la question (le prompt) à l’IA. De cette formulation dépendra l’intelligence de la réponse faite par une machine qui ne crée « du neuf » qu’à partir d’un immense stockage de données connues et agglomérées. Il convient donc autant que nécessaire de réitérer et d’affiner ces requêtes afin d’obtenir des réponses satisfaisantes et surtout de faire acte d’esprit critique au regard des propositions énoncées par le robot. Dans la lutte contre l’illettrisme, l’IA peut faciliter la production de texte simple et/ou simplifiés de manière à s’adapter au niveau de langue de l’apprenant et à son niveau de compréhension. Rien de nouveau pour les formateurs et formatrices, seule la rapidité du processus de production est de fait un avantage.
Du côté des praticiens, pas encore tous et toutes, utilisateurs de l’IA ni au fait de toutes les avancées des sciences cognitives, il fut rappelé quelques grands principes d’apprentissage. En particulier qu’il fallait tendre à associer « l’éducatif et le créatif » et que le plaisir est un moteur essentiel pour entretenir la motivation à apprendre. Autres rappels, l’importance de l’échange dans les apprentissages linguistiques ainsi que la nécessité d’associer à toute production de textes, de vidéos, etc., une restitution publique de ces œuvres. Restitution qui favorise une reconnaissance sociale du « travail » et renforce la confiance en soi et dans le collectif, restitution essentielle à la poursuite de l’engagement en formation. Enfin, il fut réaffirmé que le recours au numérique pour accéder aux apprentissages linguistiques et aux compétences de bases devait être accompagné afin de ne pas mettre dans de nouvelles difficultés les apprenants.
Une approche éthique de l’IA et du numérique
Au-delà de pistes favorables aux apprentissages, de nombreuses communications soulignèrent l’importance d’engager une réflexion sur l’usage, les formes et les contenus du numérique au sens large. Il convient donc d’interroger les modèles et les valeurs explicites ou non, qui sont portées/intégrées dans ces supports « intelligents ». Il est important d’avoir une utilisation responsable de ces outils face aux fausses informations et contre-vérité qu’elles peuvent produire « volontairement » ou non, car ces machines quelquefois « hallucinent ». L’usage du numérique de facto comporte des risques environnementaux, sociaux, juridiques… Il y aurait donc un impératif collectif (kantien ?) et une responsabilité sociale quant à l’usage des ressources numériques en formation (ici linguistiques) des adultes ou de jeunes apprenants.
Si le numérique peut être un levier d’inclusion sociale, culturelle et professionnelle, il existe aussi des interventions pédagogiques et culturelles qui ne nécessitent pas obligatoirement le recours au numérique et qui favorisent aussi « l’inclusion ». Ces approches permettent, en effet, à la fois des apprentissages, des espaces de rencontre et de lutter contre les discriminations et les stéréotypes. La présentation de la Micro-folie de Charleville ou l’expérience « Melting popote » en furent convaincantes démonstrations.
Un mot de conclusion
S’il était essentiel de s’interroger sur les apports potentiels de l’IA et de la neuroéducation en matière d’apprentissage de la langue dans le cadre de ce colloque, il fut aussi mentionné « la force irremplaçable de la rencontre humaine pour apprendre le français. Remarque fondamentale qui conduit à se questionner sur les apprentissages à distance prônés par certaines autorités. Enfin, il fut rappelé que parfois l’illettrisme ou la non maîtrise de la langue pouvait impliquer une limitation de la liberté (se faire entendre, se déplacer, régler des questions administratives…). Également, que son apprentissage, au-delà de la nécessaire inclusion, offrait aux apprenants la possibilité de renforcer leurs liens sociaux, d’augmenter leur autonomie sociale, voire de s’engager sur le chemin de l’émancipation.



























