Radio libertaire ou l’anarchisme à l’épreuve du réel
Radio libertaire (RL) est, à bien y regarder, depuis plus de quarante ans une micro-société libertaire en construction. Elle est aussi l’illustration d’une défense radicale de la liberté d’expression, une voix libertaire dans un monde autoritaire.
Pour le dire autrement, c’est de l’anarchisme en acte et je vais m’en expliquer. Tout d’abord, par son fonctionnent de type fédéraliste libertaire.
L’association DMC (Développement de tous les moyens de communication) est la vitrine légale de RL mais de facto, une association de fait aurait suffi. La station est gérée par un secrétariat de 4 militant-e-s bénévoles et nommés au congrès de la Fédération anarchiste, ce qui permet à chaque animateur-animatrice, pour peu qu’il-elle adhère à la Fédé de nommer et de contrôler ses mandaté-e-s, soit lors des comités de relations (CR)1 de l’organisation, soit lors du congrès suivant.
C’est dans ces congrès que les décisions politiques concernant RL sont prises à l’unanimité. Choix historique des années 1980 de réserver les décisions essentielles au sein de la FA afin d’éviter les prises de pouvoir « majoritaires » ou fractionnelles menaçant toute association de type 1901. Choix, qui de fait, visait à protéger Radio libertaire. Même si pour certains-es, refusant d’adhérer à la FA, ce choix constitue une entorse à l’autogestion.
Certes, Radio libertaire n’est pas exempte d’effets de groupes et parfois de tensions. Mais là, rien que de très normal dans une micro-société auto-organisée par environs 150 animateurs et animatrices qui fréquentent le studio de RL chaque semaine afin de produire bon an mal an 80 émissions.
Néanmoins, pour les animateurs et animatrices adhérant-e-s ou non-adhérant-e-s en toute égalité, des assemblées générales sont régulièrement organisées où sont discutées et décidées les modalités pratiques de fonctionnement et où sont réglés les différents points touchants à la technique du studio en cas de dysfonctionnements.
Ce qui relève du fédéralisme en acte, c’est donc la vie réelle de la radio. À savoir, que toutes les émissions sont gérées directement par de petites équipes autonomes tant du point de vue du contenu que de la technique, équipes qui se coordonnent autant que de besoin lors des AG pour préparer divers événements radiophoniques comme des campagnes anti-guerre, anti-nucléaire, pro liberté d’expression ou les fêtes anniversaires de RL
Il faut souligner qu’il n’y a pas de rédacteur en chef sur RL, pas plus que ligne politique à suivre. La seule exigence au regard des contenus, c’est qu’ils ne contredisent pas l’éthique anarchiste. En cas de dérive sur les valeurs, le secrétariat et l’AG peuvent sans saisir et des rappels « à l’ordre » peuvent être faits. Dans les cas les plus graves, rarissimes, le départ d’une équipe peut être demandé.
Cette double instance (congrès-AG) a permis à RL de vivre sans crise majeure depuis sa création. Elle s’affirme sans ambiguïté comme une radio sans dieu, sans maître et sans publicité et tend à promouvoir, mais pas exclusivement et sans chauvinisme, la chanson française de qualité tant du point de vue des paroles que des sons et des mélodies.
Le projet de Radio libertaire et de la Fédération anarchiste qui la porte s’inscrit dans une ambition multiséculaire d’Éducation populaire émancipatrice. Tant par son fonctionnement interne déjà évoqué que par les effets éducationnels qu’elle produit. Les animateurs y acquièrent des savoirs et des compétences de prise de parole, de techniques de programmation, d’interview, voire d’argumentation, de synthèse et de reformulation… Autant de savoirs réinscriptibles dans la lutte sociale ou même dans l’univers professionnel. Pour les auditeurs et les auditrices à l’écoute, elle vise à les engager dans un processus de conscientisation et/ou de découverte d’univers culturels souvent occultés par les médias dominants. Pour les militants-es libertaires déjà convaincus, elle permet de trouver une respiration et un espace radiophonique compatible avec leur sensibilité. Pour tous et toutes, elle est un outil de lutte sociale.
Ainsi, les équipes militantes autogérées, en toute liberté, abordent un grand nombre de sujets. Pour en citer quelques-uns, des émissions sont consacrées aux musiques et chansons contemporaines ou traditionnelles, au théâtre, aux arts graphiques et de la rue, au cinéma et à la littérature, à la BD… pour ce qui est de la culture. D’autres s’inscrivent dans le registre politique : luttes des femmes, luttes syndicales et de classes, environnementales ; résistance économique ; défense des droits humains et des peuples, pacifisme, espéranto… Lors de ces émissions, de nombreux invité-e-s extérieures viennent enrichir les contenus. On ne compte plus les artistes, les chercheur-e-s, les militant-e-s venus partager des moments d’antenne en direct du studio ou en différé.
Ces animateurs et animatrices ont toujours su faire échos aux luttes et accompagner les mobilisations sociales. Pour preuve, les émissions réalisées contre la première guerre du golfe d’Irak en 1991, contre la réforme des retraites et le plan Juppé en 1995, en soutien aux manifestations et des mobilisations autour de la journée internationale des femmes les 8 mars et le soutien en 2022 aux femmes iraniennes ou encore contre la guerre en Ukraine et la solidarité envers les déserteurs russes, etc. Et bien sûr, une fois encore contre le repart de l’âge de la retraite à 64 ans en 2023.
Les militant-e-s de Radio libertaire ont par ailleurs organisé de grandes fêtes populaires regroupant plusieurs centaines de personnes lors des 30 et 40 ans de leur station par exemple. Mais, elle sait aussi être une radio hors les murs en participants aux salons du livre de Paris ou Merlieux, aux Reclusiennes, à la journée pour l’autogestion au Lycée autogéré de Paris (LAP) en 2022 et aux Rencontres internationales anarchistes à Saint-Imier en suisse en 2012 et 2023.
Ainsi, radio libertaire, la voix sans maître a su conquérir au fil du temps un large auditoire au risque de l’interdiction et des intimidations comme lors du saccage de son studio par la police de Mitterrand en 1983. Elle est depuis, et se revendique toujours, comme un laboratoire social où se pratique la gymnastique révolutionnaire et où l’anarchisme est mis quotidiennement à l’épreuve.
1 Se reporter aux principes de base de la FA sur https://www.federation-anarchiste.org/


























